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TRIER PAR
MATIÈRE
Antoine
Bac +4 ES
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L'action se déroule dans une village, non nommé, afin que chacun s'y identifie. Un rhinocéros traverse ce village, n'éveillant pas pour autant une réflexion poussée des habitants, et peu à peu chacun se transforme, sauf Beranger, qui semblait pourtant a priori plus faible que les autres.
Eugène Ionesco, Roumain d'origine et partiellement éduqué en France, s'y fixe définitivement en 1938. Il aborde assez tardivement l'écriture théâtrale, en 1950. Rhinocéros reprend certains thèmes majeurs de Ionesco, la déshumanisation, la contamination épidémique, l'uniformisation du monde moderne. La pièce est, en même temps, une description transparente des dangers que fait courir aux individus une société totalitaire.
La scène est conditionnée par les événements extérieurs que les personnages perçoivent et commentent (1. 12 à 26). Il se déploie donc en deux espaces différents dont l'un n'est que partiellement visible pour le spectateur. La multiplication des métamorphoses en rhinocéros provoque leur panique, et détermine chez eux des réactions très différentes. Les didascalies, notamment dans la première partie de la scène donnent de nombreuses indications sonores et visuelles sur l'accélération du processus de formation.
Elles fournissent des renseignements précis sur l'atmosphère qui doit régner sur la scène, en raison de la poussière par exemple (1. 6 et 12-13), sur les mouvements de figurants à l'arrière plan (1. 21 à 30). En relation avec les commentaires des personnages, elles permettent de se former une idée de ce qui se déroule à l'extérieur. Dans la seconde partie, les didascalies aident à mieux saisir le sens des répliques des personnages, et notamment les éléments implicites qui aident à comprendre leurs prises de position différentes.
En effet, le spectacle de la métamorphose accélérée des habitants de la ville conduit chacun des trois protagonistes à adopter une attitude spécifique que les propos du dialogue ne traduisent pas complètement. Ainsi, par exemple, la didascalie « mollement » (1. 67), montre que Daisy a renoncé à retenir Dudard.
La scène est l'occasion d'observer les réactions des trois personnages face à l'épidémie de « rhinocérite » qui gagne toute la ville. Après avoir constaté sa progression foudroyante, Dudard se laisse à son tour « contaminer ». La première indication de son changement d'attitude est fournie par la didascalie des lignes 41 à 43. Daisy propose à cet instant de ne plus s'occuper momentanément des événements extérieurs. Alors que Bérenger accepte sans réticence, « Dudard s'arrête à mi-chemin ». La suite du dialogue le conduit, par étapes, à se joindre au troupeau de rhinocéros. Dans un premier temps, Dudard prétexte l'envie d'aller « manger sur l'herbe » (1. 45), puis il exprime ses hésitations sur la conduite à tenir (1. 55-56). II invoque enfin plus clairement les raisons de son choix, l'obéissance à un devoir (1. 62 et 69-70) à l'égard de ses chefs, puis de « la grande famille universelle ». Enfin, il fait valoir qu'il sera plus utile comme esprit critique « à l'intérieur qu'à l'extérieur ».
L'argumentation de Dudard suit une évolution qui va de la mauvaise conscience a la légitimation revendiquée de son choix. La première raison invoquée (le déjeuner sur l'herbe) est évidemment un prétexte, auquel personne ne se laisse prendre. Par la suite, Dudard légitime son attitude au nom de la morale et de la solidarité. La situation décrite par Ionesco rappelle évidemment certaines déclarations des responsables nazis à leurs procès, légitimant leurs actes au nom du devoir qui leur incombait d'obéir aux ordres de leurs chefs. La scène acquiert ainsi une portée allégorique : la « rhinocérite », comme la peste pour Camus, ne sont que les figures d'un mal proprement humain.
Le personnage de Daisy évolue également au cours de la scène. Au début, elle prône l'indifférence à l'égard du spectacle offert par l'extérieur. A deux reprises, elle conseille de se désintéresser de lui : « Ne pensons plus à tout cela » (1. 12), « La chose la plus sensée est de laisser les statisticiens à leurs travaux » (1. 39-40) et elle propose de déjeuner. Mais la décision de Dudard la plonge progressivement dans le doute : beaucoup moins véhémente que Bérenger, elle tente de le retenir, mais laisse, à chaque intervention, la porte ouverte à son départ : « on ne peut vous obliger de... » (1. 50-51), et plus explicite¬ment : « Chacun est libre » (1. 54).
Daisy cherche ensuite à minimiser la gravité de la décision de Dudard : « Si, vraiment, c'est un engouement passager, le danger n'est pas grave » (1. 60-61). Elle se résigne facilement à son départ : « nous n'y pouvons rien », (1. 68), expression renforcée par la didascalie «mollement» (1. 67). Dans les dernières répliques de la scène, elle exprime même une indulgence en forme de justification pour Dudard : « II a bon cœur » (1. 78).
Daisy est donc en proie au doute, on pressent que son peu d'empressement à retenir Dudard cache une attirance pour la rhinocérite et correspond, pour le moins, à une hésitation sur la conduite à tenir.
Bérenger incarne, quant à lui, le refus intransigeant de toute compromission et de toute faiblesse face à l'épidémie. A l'inverse de Daisy, il tente jusqu'à la fin de retenir Dudard et exhorte celle-ci à en faire autant (1.53,80-81).
L'argumentation de Bérenger repose sur un refus très net d'assimiler l'homme et le rhinocéros, comme en témoigne cet énoncé en forme de sentence : « L'homme est supérieur au rhinocéros ! » (1. 55). L'affirmation est reprise à la fin, par deux fois (1. 80 et 81). Autour de ce principe, Bérenger développe divers arguments encourageant Dudard à refuser de céder à un « engouement passager » (1. 59) et à faire preuve de lucidité (1. 71-73). Opposant le devoir d'humanité à celui d'obéissance défendu par Dudard, il se fait le porte-parole d'un droit de résistance face à la masse aveuglée.
Le thème de l'inhumain, de la déshumanisa et de la barbarie traverse la littérature et la philosophie du XXéme siècle, à la suite des événements qui l'ont marqué. Dès les années 1931 apparaissent des réflexions qui tentent de cerner certains phénomènes de masse, par exemple sous le terme de « totalitarisme » et de ses dérivés. Parallèlement, au plan de la symbolique, les images et métaphores de la bestialité se multiplient pour traduire cette inquiétude devant des actes et des comportements que l'on n'imaginait pas possibles de ta part d'êtres humains.
Ionesco s'inscrit dans ce courant. Le choix du rhinocéros révèle ses préoccupations. Cet animal, archaïque d'apparence, aux formes lourdes, est presque aveugle. Il est néanmoins capable de courses rapides, nécessairement dévastatrices, et d'autant plus dangereuses que, doué d'un naturel agressif, il charge souvent sans raisons. Violence archaïque, aveuglement, agressivité, autant de dilemmes que le rhinocéros permet analogiquement de suggérer. Ionesco leur associe, à l'encontre des mœurs de l'animal réel, le thème du grégarisme. Les rhinocéros de la pièce se déplacent en troupeaux, et Dudard se laisse fasciner par la puissance de cette masse, qu'il aspire à rejoindre. On songe évidemment à la séduction exercée sur les individus par les démonstrations de masse dans les régimes totalitaires.
Le texte-écho permet d'ailleurs de vérifier, de manière théorique, la valeur symbolique que Ionesco souhaitait conférer à sa pièce. On notera, dans ce texte l'importance qu'il accorde à l'opposition entre masse et individu, défoulement collectif et méditation solitaire. Sur ce point. Ionesco s'est trompé d'animal, puisque le rhinocéros vit en solitaire la majeure partie du temps...
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