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TRIER PAR
MATIÈRE
Antoine
Bac +4 ES
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Qui d'entre nous vient à douter spontanément de son identité personnelle, de sa différence d'avec les autres, de sa personnalité ? Et pourtant, nombre d'expériences au quotidien nous révèlent la fragilité d'une telle évidence immédiate. Ainsi, par exemple, suis-je bien moi-même lorsque mon inscription dans la société m'impose de me conformer à des normes, d'adopter des conduites sociales déterminées ? Est-ce que le malaise, le stress, que j'éprouve face à tant de pressions extérieures ne me révèlent pas au contraire la difficulté à maintenir - voire à établir - mon unicité, ma singularité ? Faut-il donc apprendre à être soi ?
Pouvoir dire "Je", quelle que soit la diversité, la multiplicité des expériences que je traverse, des états que je ressens, c'est posséder en soi une certaine unité et permanence qui se maintient à travers les modifications de mon existence. Si un tel pouvoir n'apparaît pas dès la naissance, il n'en reste pas moins qu'une fois acquis, il perdure indéfiniment. Ainsi "je suis moi", et rien ni personne ne peut m'ôter une telle conscience de moi-même.
Cependant, ce "Je" n'est pas une donnée abstraite, il renvoie à une personnalité, à une histoire particulière, à un caractère et à un corps propres, qu'il semble bien difficile d'envisager sur le mode de la fixité. Comment l'adolescent par exemple peut-il ignorer les changements de son corps ? Ses transformations sont si radicales qu'il a parfois bien du mal à les accepter et les faire siennes. Ne doit-il pas apprivoiser ce corps "étranger", se l'approprier ?
En définitive, le Moi est-il une donnée permanente, substantielle ou bien m'est-il nécessaire de devenir ce que je suis ? Le Moi est-il donné ou construit ?
L'identité personnelle est une donnée permanente, substantielle : "Je suis moi". En effet, en tant que créature raisonnable, je me différencie des choses, je suis une personne possédant une valeur absolue, une dignité et ayant droit au respect. Rien ni personne ne peut m'ôter une telle dignité, me traiter comme un simple moyen au service de ses besoins, de ses désirs : je n'ai pas de prix. Le droit au respect est un bien inaliénable, intemporel, universel. [ voir E. Kant, Fondements de la métaphysique des moeurs, texte 6 page 524 ]
Ma raison, inscrite en moi dès la naissance, me confère en outre le pouvoir de distinguer le vrai du faux, le bien du mal. Elle me définit en tant que sujet logique ( fondement de la connaissance ) et sujet moral ( fondement des valeurs ).
De plus, quelle que soit la diversité, la multiplicité des états que je traverse, des changements qui surviennent dans mon existence, je reste le même car aucun de ces états ou changements n'échappe à ma conscience. Je suis une substance pensante affirmait Descartes, c'est-à-dire que quelles que soient les modalités particulières de mes jugements, opinions, sentiments..., j'en ai immédiatement conscience, c'est moi qui les pense. Ma pensée se définissant intégralement par la conscience, rien ne peut échapper à sa vigilance, à son attention. Le moi est donc le support permanent, le sujet de tous mes états, de toutes mes représentations, de tous mes sentiments, etc. [ voir Descartes, Discours de la méthode. Il ]
Enfin, la permanence s'inscrit aussi en moi sous la forme de mon identité génétique, par l'invariabilité de mon code génétique.
Mais, cette permanence, cette unité, de mon identité - inscrite en moi par ma conscience psychologique et morale, ma raison théorique et pratique - sont impropres à retranscrire le caractère singulier, personnel de mon identité, autrement dit ma personnalité, et apparaissent donc nécessairement réducteurs. En effet, mon corps, mon caractère, ne sont-ils pas le théâtre de changements permanents que je dois faire miens, m'approprier pour constituer mon identité personnelle et me différencier ainsi des autres ?
L'identité personnelle est construite, "je deviens moi" : je suis en devenir.
La constitution de ma personnalité passe d'abord par l'appropriation progressive de mon corps, de mes traits physiques, de mon sexe. De la crise de la puberté à celle dite de la quarantaine ou cinquantaine, les obstacles à surmonter ne sont pas minces. Mais, ne pas les dépasser pourrait gravement mettre en péril mon équilibre psychologique et m'empêcher d'être moi-même, de m'assumer.
Puis, n'en déplaise à certains psychologues, mon caractère, mes goûts, mes aversions, se constituent eux aussi progressivement, tantôt parce que je les affine en les éduquant, tantôt parce que je les supprime en les répudiant, tout ceci au gré de mes expériences, de mes rencontres, etc.
Il s'avère également que la conscience de soi n'est pas une donnée permanente. D'abord car elle ne se met en place qu'avec l'acquisition, la maîtrise progressive du langage. Ensuite car elle succède à une identification originelle à autrui dont je mime, imite les comportements, les paroles... . Et, une fois que l'enfant possède enfin le pouvoir de dire "je", la conscience qu'il a de lui-même doit se développer, s'affermir : par la réflexion ( dans le cadre par exemple de l'introspection ), par la transformation du monde environnant grâce à l'extériorisation deia conscience, de ses idées, de ses projets, et enfin par la relation à autrui, relation tantôt conflictuelle où il se pose en s'opposant aux autres, tantôt harmonieuse où il s'ouvre à l'autre dans le cadre de la sympathie, de l'amour... .[ voir Hegel, Esthétique , texte 1 page 20 ; Phénoménologie de l'Esprit, texte 3 page 84 ] Enfin, la conscience de soi se conquiert contre les autres forces de mon psychisme qui menacent sa souveraineté et, en particulier, contre le ça, réservoir de pulsions inconscientes orientées vers la seule recherche du plaisir personnel, égoïste. "Là où ça était, je doit advenir" écrivait Freud. En effet, la conscience de soi est menacée par de multiples périls qui pourraient remettre en cause notre équilibre psychologique. La solution ? Explorer les profondeurs de notre psychisme, pour se rendre maître de nos pulsions et choisir soit de les accepter, soit de les refouler, soit de les sublimer mais, désormais, en toute connaissance de cause, avec le soutien, l'aide éventuelle d'un psychanalyste.
Mais, si je deviens "je" au contact du "tu", est-ce que je ne risque pas de m'aliéner dans cette relation ? Si pour devenir soi il faut s'opposer au non-moi, suis-je assuré de sortir victorieux de ce conflit ? Est-ce que je ne risque pas plutôt de me perdre ?
L'obligation de devenir soi pour n'être pas qu'un personnage.
Si la relation à autrui est constitutive de la conscience que j'ai de moi-même, elle peut, si je n'y prends pas garde, me conduire insensiblement au conformisme et m'empêcher de développer quelque originalité que ce soit. Pourquoi du reste devrais-je faire l'effort d'être moi-même si les autres, la société en général, m'offrent des modèles préétablis qu'il m'est si facile de m'approprier ? [voir Heidegger, L'être et le temps, la dictature du "on" ]
Cette identification est d'autant plus séduisante qu'elle me permettrait de me décharger du poids de ma responsabilité, de n'avoir pas à assumer les actes, les opinions, que je développe. Bref une existence "allégée", déchargée de toute obligation à être soi, du fardeau de la liberté. Mais finalement, ne vouloir être qu'un personnage, porter le masque en permanence, c'est certes mentir aux autres, mais n'est-ce pas d'abord se mentir à soi-même, être de mauvaise foi ? [voir Sartre, L'être et le néant ] Et, que se passera-t-il quand l'illusion ne fonctionnera plus, que seul avec moi-même je réaliserai le grand vide intérieur ? Aurais-je encore la force de me divertir, de me perdre dans l'extériorité ? [ voir Pascal, Les pensées, le divertissement ]
Pas facile de devenir soi tant les obstacles, les adversaires à vaincre, sont nombreux et quelquefois terrifiants : les pressions constantes de la société, les ténèbres du ça, etc. Mais le premier adversaire à vaincre n'est-il pas soi-même ? En somme, quel sens souhaitons-nous conférer à notre existence ? En assumer la responsabilité par souci d'être autonomes, authentiques, ou bien nous falsifier par souci de tranquillité ? A moins qu'une telle alternative ne soit qu'illusoire et que, ne pouvant pas faire abstraction de notre situation, nous soyons voués - en dépit de notre sincérité - à n'être que des personnages...
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