Bernard dans Les Faux Monnayeurs, André Gide - Littérature - Terminale L

Bernard dans Les Faux Monnayeurs, André Gide - Littérature - Terminale L

digiSchool Bac L vous propose un cours de Littérature pour le Bac L, rédigé par notre professeur, consacré au personnage de Bernard dans Les Faux Monnayeurs d'André Gide.

Dans Les Faux-Monnayeurs, Bernard est le héros d'un roman d’apprentissage, l'une des thématiques de l’œuvre : le lecteur assiste donc à une maturation du personnage. Mais l'adolescent n'en reste pas moins, malgré sa quête d'authenticité sincère, un faux-monnayeur au même titre que les autres personnages du roman.

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Bernard dans Les Faux Monnayeurs, André Gide - Littérature - Terminale L

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Les renvois de pages se réfèrent à l'édition FolioPlus Classique


BERNARD, INCARNATION DE LA BATARDISE ASSUMEE

Bernard incarne la bâtardise assumée et par conséquent la révolte au nom d'une exigence d'authenticité en apparence intransigeante


LE BATARD

L'enfant scandaleux qui incarne et exhibe au grand jour l'adultère, c'est à dire l'infraction à l'ordre familial et social.

Rompre ouvertement avec sa famille pour assumer sa bâtardise, c'est pour Bernard mettre un terme, de sa seule initiative, à un mensonge dont l'hypocrisie lui est insupportable : partir sans plus attendre, c'est la réaction dont s'en suit une décision, pour l'heure sans appel, de la part d'un adolescent qui ne transige pas avec l’imposture.  « Je vous connais assez pour savoir que c'était par horreur du scandale, pour cacher une situation qui ne vous faisait pas beaucoup d'honneur. » (I-2, P.25) Sa lettre d'adieu adressée à Albéric Profitendieu est rédigée comme un acte d'accusation : elle est avant tout adressée à un faux-monnayeur, à savoir un homme méprisable auquel il refuse de reconnaître d’autres motivations que la lâcheté égoïste et résignée d’un conformisme social qu’il incarne à outrance, en tant que juge d’instruction chargé de la répression des atteintes à l’ordre social. C'est du moins ainsi que Bernard interprète cette paternité qu'il a accepté d'endosser 17 ans auparavant. C'est ainsi qu'il le juge. C’est en effet dans sa fonction de magistrat et non de père qu’il l’envisage avec un mépris ironique : « Monsieur le juge et monsieur l’avocat son fils ne seront pas de retour avant six heures » (I-1, P. 12) Ce père décrété imposteur, s'il est un modèle pour son fils aîné Charles engagé lui aussi dans la voie de la magistrature, Bernard le récuse donc. Il confesse en ces termes sa déconvenue à Laura, la défaillance de ses aînés sensés incarner des adultes tutélaires : « … je voudrais tout au long de ma vie, au moindre choc, rendre un son pur, probe, authentique. Presque tous les gens que j'ai connus sonnent faux. » (II-4 , P. 221 )


Rompre avec l'ordre social pour assumer sa bâtardise, c'est aussi donner dans la transgression : En atteste, quoi qu'il en veuille à ne pas voir dans cet acte un délit infâmant, le vol de la valise d’Édouard. Bernard débarrassé de ses entraves familiales, s'était dit en effet la veille, prêt à tout. Olivier s'inquiétant pour sa part de la subsistance de son ami  et envisageant avec un chagrin inquiet que Bernard, adolescent en rupture de famille, puisse donner dans la délinquance comme conséquence attendue d’une fugue qui le livrerait aux débordements du statut de marginal désormais le sien : Car le vol est bel et bien envisagé  (III-1, P. 36 ) Par ailleurs Oscar Molinier, magistrat, représentant de la préservation de l'ordre social, conservateur et personnage de « faux-monnayeur » puisqu'il entretient en cachette une maîtresse, s’applique à étouffer les affaires de mœurs qui mettent en cause les enfants égarés de familles bourgeoises. Par comparaison avec ces bonnes natures, il prête néanmoins aux bâtards, à titre congénital, tous les vices contre l'ordre social : « Ce n'est pas qu'un enfant naturel ne puisse avoir de grandes qualités, des vertus mêmes ; mais le fruit du désordre et de l'insoumission porte nécessairement en lui des germes d'anarchie. » (III-1,P. 255) N'est-ce pas en effet le diable, à savoir l’anarchiste suprême, qui a conduit Bernard à déchausser le lourd plateau en onyx de la console et qui, veillant sur sa créature, lui glisse à présent sous les doigts la pièce qui lui permet de retirer le bagage d’Édouard de la consigne. Le mot d'ordre de l’anarchie n’est « ni dieu ni maître ». Entendre donc par là le diable ennemi de la famille et de la société - Et pas seulement de la morale individuelle tel que le condamne par ailleurs Gide.  


SE CONSTRUIRE LIBREMENT 

La bâtardise et la révolte, dans la mesure où elles permettent l'émancipation, permettent de se construire librement

Le bâtard est l'électron libre qui ne puise l'inspiration qui dicte ses comportements et ses paroles qu'en lui-même. Il ne connaît ni ne subit aucune influence ni contrôle de la famille. On retrouve chez Bernard le modèle initial de Lafcadio, son frère en bâtardise, que Gide envisage initialement, dans le Journal des Faux-Monnayeurs, de doter du point de vue sur l'histoire : le héros des Caves du Vatican est l'auteur d'un mémorable acte grâtuit : un meurtre sans préméditation ni mobile dans le seul but d'éprouver sa liberté et la faiblesse des contraintes sociales. On constate par ailleurs que le monologue intérieur se substitue symptomatiquement au dialogue dans les premiers temps de la fugue de Bernard : ses choix premiers ne sont issus que de délibérations d'avec lui-même et ils apparaissent donc libres de toute intervention ou influence d'un interlocuteur. On notera ainsi la timidité d'Olivier et l'ironie de Bernard, lorsqu' Olivier que sa mère, pour sa part, tient sous clef dans sa chambre à l'heure du coucher, risque une objection, mettant un terme à toute remise en question de sa décision ( I-3, P. 34/35) « Tes parents savent que tu ne couches pas chez toi ce soir ? Bernard regardait tout droit devant lui, dans le noir. Il haussa les épaules. « Tu trouves que j'aurais dû leur demander la permission, hein ? » Le ton de sa voix était si ironique qu'Olivier sentit aussitôt l'absurdité de sa question. »


La bâtardise assumée est en effet un acte d’émancipation : Il s'agit de lever les hypothèques familiales qui sont des entraves à un développement harmonieux pour un héros de roman d'apprentissage : La bâtardise assumée permet de lever l'hypothèque de l'hérédité paternelle : « Ne pas savoir qui est son père, c'est ça qui guérit de la peur de lui ressembler […] Ne retenons de ceci que la délivrance. » Ainsi s'admoneste Bernard sur le départ, dans l'incipit du roman. De la nécessité de rompre avec sa famille pour élaborer son identité et trouver sa voie, en atteste Armand Vedel, au cynisme affiché et tonitruant, d'autant plus englué dans sa révolte à la fois larvée (il n'envisage pas de rompre avec sa famille) et outrancière que ses parents veulent en faire un pasteur comme son père et son grand-père (P. 124,-I-12). Il ne quitte pas la pension Azaïs où l'on étouffe sous la tutelle du patriarche Azaïs et où il s'étiole dans la provocation et le dégoût de lui-même. (II-7, P. 242) Le narrateur détecte ainsi des réserves de cette anarchie stérile d'Armand Vedel, latente et inemployée, (si ce n'est en mots ou en transgressions systématiques mais comme autant de provocations momentanées et sans lendemains), chez Bernard dont il diagnostique « [qu'elles] se fussent trouvé entretenues s'il avait continué de végéter, ainsi qu'il sied, dans l’oppression d'une famille. » En conséquence, Gide salue les vertus régénératrices de la bâtardise pour l'élaboration d'une société d'individus libres. « L'avenir appartient aux bâtards » ( I-12,  P. 125/126), cette proclamation fait suite au détournement ironique de l'épigraphe de Paul Bourget, grand défendeur de la famille et contemporain de Gide, qu' Édouard envisage de placer en tête de son roman « La famille..., cette cellule sociale » – La famille, institution carcérale et non pas noyau d'une société bien structurée comme le prétend Bourget, apparaît dénaturer ses enfants et Édouard en dénonce avec vigueur l'égoïsme selon une thématique qui parcourt toute l’œuvre de Gide. Le bâtard en rupture de famille échappe à ces malformations infligées aux enfants de famille appelés à devenir des adultes dans une société fondée sur l'institution familiale et la contrainte.

L’anarchisme réfractaire et libertaire du bâtard, c'est aussi le refus de l'endoctrinement. Bernard ne se reconnaît pas dans le besoin de se soumettre et d'obéir de la part des orateurs et signataires auxquels le confronte l'ange lorsqu’il le guide dans sa quête d’un sens à donner à son existence : ( II-13, P. 72) « L'autre enseignait un moyen certain de ne pas se tromper, qui était de renoncer à jamais juger par soi-même, mais bien de s'en remettre toujours au jugement de ses supérieurs. »


BERNARD SE REVELE NEANMOINS UN FAUX-MONNAYEUR DE LA REVOLTE

LA THEATRALITE DU PERSONNAGE

On trouve d'abord cheI.z Bernard de nombreux indices de théâtralité sur le mode mineur : Dans la solitude de ses admonestations à lui-même et comme il prend la pause héroïquement, soucieux de toujours se donner le beau rôle lors de ses monologues intérieurs. Dans sa relation avec Olivier également : « Chacun de ces jeunes gens, sitôt qu'il était devant les autres, jouait un personnage et perdait presque tout naturel. [...] Bernard était son ami le plus intime, aussi Olivier prenait-il grand soin de ne paraître point le rechercher ; il feignait même parfois de ne pas le voir. » Bernard adolescent n'échappe pas à ce mimétisme du rituel social et « comme lui de même affectait de ne pas rechercher Olivier. » (I-1, P.13) Il a aussi cette tendance enfantine à se vouloir admirablement intrépide, de là le projet d’épouvanter Olivier par son calme (I-1, P.13), mais aussi le souci d'être admiré par Olivier (I-3, P.35), et à cet effet son affectation de cynisme affranchi (I-3, P.36). Autre indice de théâtralité bénigne et véniele, l’abus des citations dont il est nourri, à savoir le moule de la parole des autres pour y formuler des émotions d'emprunt dont il goûte le prestige : « Ah ! Si vous saviez ce que c'est enrageant d'avoir dans la tête des tas de phrases de grands auteurs qui viennent irrésistiblement sur vos lèvres quand on veut exprimer un sentiment sincère. » (II-4, P. 218) - On peut voir également l'évaluation de ce trait de caractère juvénile et donc passager dans le diagnostic bilan que fait le narrateur de son personnage (II-7, P. 243)


Plus regrettables cependant sont les indices d'une théâtralité foncière à laquelle Bernard, faux-monnayeur malgré qu'il en ait, n'échappe pas : On notera son indignation vertueuse contre le conformisme social du tandem de magistrats père et fils Profitendieu, qui éclate au moment où Bernard déserte le domicile familial : Elle se révèle être en fait de la jalousie. Bernard aperçoit Charles dans l’assistance lors de la réunion de parti politique où l’ange l’a conduit et adopte, à cette seule vue et non pas par conviction politique, un parti-pris opposé ; se refuse à adhérer : « Bernard ne l’aimait pas et jalousait un peu la considération que semblait lui accorder leur père. Il froissa nerveusement le bulletin. » ( III-13, P. 371 ) Autre tribut à payer à une tendance à la théâtralité foncière, l'inconstance due au manque d'expérience qu'il a de lui-même et dont il fait preuve : Amour dévotion pour Laura à laquelle il propose de s’offrir tout entier et sans partage, mais peu après amant de Rachel qu'il n’a cessé de pister depuis la lecture du journal d’Édouard ( avant sa rencontre avec Laura) pour son flirt audacieux avec Olivier rapporté dans ce journal - « Mais sa curiosité demeurait secrète; par égard pour Laura, il ne se l'avouait pas lui-même. » (II-6, P. 239) Qui plus est, comme tous les « faux-monnayeurs » du roman, il pratique le mensonge à soi-même : (I-10, P. 93 ) « Il n'est pas un voleur que diable ! » Le diable qui autorise dans le roman et le Journal toutes les indulgences coupables à soi-même, lui permet, ainsi invoqué et pris à témoin, de passer outre les scrupules qu'il y a à s'emparer du bien d'autrui ; la valise d’Édouard. Mais surtout, la révolte de Bernard se révèle factice et dépourvue de contenu :« L'habitude qu'il a pris de la révolte et de l'opposition le pousse à se révolter contre sa révolte même. Il n'est pas sans doute un de mes héros qui m'ait d'avantage déçu. » (II-7, P. 243) C'est ainsi parce qu’Édouard lui donne son congé et malgré le fait qu'il a de lui-même envisagé ce congé au préalable dans la mesure où il se sent inutile dans ses fonctions de secrétaire...que Bernard réclame une prolongation : « Bernard pensait de même aussi longtemps qu’Édouard n'avait pas parlé ; mais Édouard ne pouvait certes rien dire de plus propre à ressaisir Bernard. L'instinct de contradiction l'emportant, celui-ci protesta. » (P. 238, II-6)


LE LEGALISME ET LE CONFORMISME SONT PLUS AUTHENTIQUEMENT QUE LA REVOLTE DANS SA NATURE

Pierre Masson, dans son ouvrage Lire Les Faux Monnayeurs, détecte et dénonce chez Bernard un légalisme foncier, plus authentique que son anarchisme prétendu et affiché, et qui seul l'aurait entraîné à rompre avec sa famille dans la mesure où Albéric Profitendieu a brutalement cessé d’incarner pour lui, à la lecture des lettres, le chef de famille respectable. « Quant au cocu, c'est bien simple : d'aussi loin que je m'en souvienne, je l'ai toujours haï » (I-6, P. 67) –  Dépit rétroactif, sentiment d’avoir été floué, cette citation semble accréditer cette hypothèse de lecture. Bernard ne se doute pas que, ce faisant, il rejoint dans le persiflage goguenard le plus conservateur parmi les personnages du roman : Oscar Molinier (II-1,P. 255) Toujours selon Pierre Masson, Bernard ne retournerait chez son père que parce que Marguerite Profitendieu, la mère adultère, a disparu du cercle familial. Il en résulte une respectabilité restaurée aux yeux de Bernard.  Nous pouvons ajouter que ce légalisme est sensible lorsque Bernard s'offusque (II-4, P. 220) de voir frauder l'état par les contrebandiers « Je me sentais devenir anarchiste, à présent, au contraire je sens que je tourne au conservateur. » C'est aussi la colère qui le prend lorsqu' Olivier, passé par l'école du cynisme de Passavant, lui expose son point de vue dans sa dissertation de baccalauréat sur La Fontaine : « Avec de pareilles idées on empoisonne la France ! »  (III-5, P. 285)


CONCLUSION

Bernard « faux-monnayeur » au même titre que les autres personnages, certes, mais avec cette circonstance atténuante de la jeunesse qui cherche sa voie ; la quête de son identité réelle autorisant chez cet adolescent en devenir les identités d'emprunt dont on mesure qu’elles sont provisoires autant que nécessaires à sa construction, tandis que chez les adultes elles apparaissent définitives.

Fin de l'extrait

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