La Pérouse dans Les Faux Monnayeurs (2/3) : L'échec du modèle familial - Littérature - Terminale L

La Pérouse dans Les Faux Monnayeurs (2/3) : L'échec du modèle familial - Littérature - Terminale L

Voici un cours de Littérature sur le personnage de La Pérouse dans Les Faux Monnayeurs.
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Bien que le personnage de La Pérouse ne soit pas le plus présent dans les Faux-Monnayeurs, son importance est cruciale dans l'économie du roman, d'autant que certains des thèmes principaux du texte s'illustrent à travers le personnage du vieux professeur de piano : c'est le cas du thème de l'échec de la famille. En quoi La Pérouse est-il l'incarnation de l'échec du modèle familial ?

Téléchargez gratuitement ci-dessous ce cours de Littérature sur le personnage de La Pérouse dans Les Faux Monnayeurs d'André Gide.

La Pérouse dans Les Faux Monnayeurs (2/3) : L'échec du modèle familial - Littérature - Terminale L

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La critique de la famille d'André Gide

Le thème de l'échec du modèle familial est très présent dans l'œuvre d'André Gide. Ainsi, il écrivait dans les Nourritures terrestres (1897) : "Familles ! Je vous hais ! Foyers clos ; portes refermées ; possessions jalouses du bonheur." Cette thématique est aussi présente dans les Faux-Monnayeurs : ainsi, Edouard envisage d'intituler l'un des chapitres de son roman "Le régime cellulaire", et se propose pour épigraphe : "La famille... cette cellule sociale" de Paul Bourget.

Pour Gide, la famille est un endroit clos, dans lequel le bonheur ne peut s'accomplir. Ceci s'illustre chez nombre de personnages du roman, mais particulièrement, peut-être, dans le personnage de La Pérouse, qui échoue en tant que mari, en tant que père, et en tant que grand-père.

 

La Pérouse : l'échec d'un mari

Le couple La Pérouse

La Pérouse dit avoir aimé sa femme, dans les premiers temps de leur mariage : "Les premiers temps de notre ménage avaient été charmants. J'étais très pur quand j'avais épousé madame de La Pérouse. Je l'aimais avec innocence... oui, c'est le meilleur mot, et je ne consentais à lui reconnaître aucun défaut. Mais nos idées n'étaient pas les mêmes sur l'éducation des enfants." (p. 123)

C'est donc l'éducation de leur fils qui sépara les époux La Pérouse. Il est fait par La Pérouse un portrait très dur de son épouse : "Elle devient complètement folle. Elle ne sait plus quoi inventer" (p. 122). Le vieil homme fait à Edouard le récit de leurs disputes : Madame de La Pérouse espionnerait Monsieur de La Pérouse, lui reprochant de manger de nuit, tandis qu'il lui reproche de trop manger ; elle aurait partagé les meubles de l'appartement ; elle ouvre toujours les fenêtres en prétendant étouffer... et elle finira par brûler les lettres du défunt frère de La Pérouse. La rupture du couple est consommée dans la troisième partie du roman : Madame de La Pérouse part en maison de retraite, tout en pensant que son mari l'a faite enfermer dans un asile d'aliénés. Le portrait de Madame de La Pérouse est donc extrêmement péjoratif, d'autant qu'Edouard commente également : "Ses traits m'ont paru plus durs, son regard plus aigre, son sourire plus faux que jamais" (p. 156)

 

La critique du modèle conjugal

L'échec du couple participe à la critique du modèle conjugal, comme le commente Edouard : "Il reste que voici deux êtres, attachés l'un à l'autre pour la vie, et qui se font abominablement souffrir. J'ai souvent, remarqué chez des conjoints, quelle intolérable irritation entretient chez l'un la plus petite protubérance du caractère de l'autre, parce que la "vie commune" fait frotter celle-ci toujours au même endroit. Et si le frottement est réciproque, la vie conjugale n'est plus qu'un enfer" (FM, p. 157)

Cette critique participe bien sûr du thème de la décristallisation de l'amour, présent dans le Journal des Faux-Monnayeurs : "Si la "cristallisation" dont parle Stendhal est subite, c'est le lent travail contraire de décristallisation, le pathétique ; à étudier. Quand le temps, l'âge, dérobe à l'amour, un à un, tous ses points d'appui (...)" (JFM, p. 35)

 

La Pérouse : l'échec d'un père

La Pérouse a échoué en tant que père. Son fils est absent du roman : il est déjà mort quand on parle de lui, un mystère semble entourer son existence, son prénom n'est pas mentionné, Edouard lui-même ignorait que son vieux professeur de piano ait eu un fils : "Je fis un geste d'étonnement, car je croyais le ménage La Pérouse sans enfants. Il releva son front, qu'il avait gardé dans ses mains, et, sur un ton plus calme : "Je ne vous ai jamais parlé de mon fils ? ... Ecoutez, je veux tout vous dire. Il faut aujourd'hui que vous sachiez tout. Ce que je vais vous raconter, je ne puis le dire à personne..." (FM, p. 123)

Le fils de La Pérouse aurait conspiré contre lui, avec son épouse : "C'est maintenant seulement que je comprends que toute ma vie j'ai été dupe. Madame de La Pérouse m'a roulé ; mon fils m'a roulé ; tout le monde m'a roulé (...)" (p. 120) ; "Ils se concertaient contre moi. Elle lui apprenait à mentir..." (p. 123).

Le fils de La Pérouse a entretenu une liaison avec l'une des élèves du professeur, une jeune Russe ; et le couple illégitime est parti en Pologne et a vécu avec elle plusieurs années, avant de mourir. L'aventure du jeune couple avait été cachée au vieux La Pérouse.

 

La Pérouse : l'échec d'un grand-père

L'absence de Boris

La Pérouse est aussi un grand-père : de l'union entre son fils et son élève est né le jeune Boris, alors âgé de treize ans. Dans la première partie du roman, le vieil homme ne connaît pas son petit-fils, et il en souffre : "Ses yeux s'étaient de nouveau remplis de larmes ; il tendait la main vers la photographie, comme désireux de la reprendre vite" (p. 124)

Aussi à la fin de la première partie du roman Edouard promet-il à La Pérouse de lui amener son petit-fils, dont il avait appris le lieu de résidence : à Saas-Fée, en Suisse.

 

Une rencontre stérile

Cependant, la rencontre entre le vieil homme et Boris se passe mal, ce qui est d'autant plus tragique que le vieil homme a attendu de nombreuses années ces retrouvailles, et a même reculé la date de son suicide, afin de pouvoir rencontrer l'enfant.

Ainsi, Edouard a laissé seul le petit Boris avec son grand-père pendant une heure, pour leur première rencontre : "Sophroniska a trouvé le vieux assis devant une paire de dames ; l'enfant, dans un coin, à l'autre bout de la pièce, boudait. "C'est curieux, a dit La Pérouse tout déconfit ; il avait l'air de s'amuser ; mais il en a eu assez tout à coup. Je crains qu'il ne manque un peu de patience..." C'était une erreur de les laisser seuls trop longtemps." (p. 222)

La distance entre Boris et La Pérouse ne cesse de croître, même lorsqu'ils habitent sous le même toit, puisque La Pérouse surveille l'étude de la pension Azaïs, où Boris étudie : "(...) Vous savez, il ne me parle pas beaucoup. Il est très renfermé... Je crains que cet enfant n'ait le cœur un peu sec" (p. 345). La Pérouse raconte encore comment son petit-fils ne se retourne pas pour lui dire au revoir, quand il part au lycée.

L'échec de cette rencontre est d'autant plus tragique que La Pérouse semble n'être retenu à la vie que par Boris : ainsi, au chapitre III de la partie III, il prétend ne plus vivre, avoir voulu se suicider le jour de sa rencontre avec Boris, et seule cette évocation lui rend le sourire : ""Depuis mercredi soir, Monsieur de La Pérouse a cessé de vivre" (...) "N'est-ce pas précisément mercredi que le petit Boris est venu vous voir ?" Il tourna la tête vers moi ; un sourire, comme l'ombre de celui d'autrefois, au nom de Boris, éclaira ses traits (...)" (p. 241).

 

La mort de Boris

La mort du petit Boris est, en quelque sorte, le point d'orgue de l'échelle des valeurs familiales, incarnées dans le personnage de La Pérouse.

 

Les circonstances de la mort de Boris : une responsabilité de La Pérouse ?

Tout d'abord, rappelons les circonstances de la mort du petit Boris : celui-ci se donne la mort, en pleine étude, poussé par ses camarades de la "confrérie des hommes forts."

Si La Pérouse n'est pas directement responsable de cette mort tragique, mi-suicide, mi-meurtre, les circonstances accentuent une impression de culpabilité :

  • Tout d'abord, La Pérouse surveillait l'étude lors de la mort de son petit-fils, et lui adressa les dernières paroles qu'il entendit : "La Pérouse se pencha. Et d'abord il ne comprit pas ce que faisait son petit-fils, encore que l'étrange solennité de ses gestes fût de nature à l'inquiéter. De sa voix la plus forte, et qu'il tâchait de faire autoritaire, il commença : "Monsieur Boris, je vous prie de retourner immédiatement à votre..." (p. 374)

  • De plus, Boris met fin à ses jours avec son pistolet, le pistolet qu'il réservait à son propre suicide : "Mais soudain il reconnut le pistolet ; Boris venait de le porter à sa tempe." (p. 374)

  • La Pérouse demeure immobile : "La Pérouse comprit et sentit aussitôt un grand froid, comme si le sang se figeait dans ses veines. Il voulut se lever, courir à Boris, le retenir, crier... Une sorte de râle rauque sortit de ses lèvres ; il resta figé, paralytique, secoué d'un grand tremblement" (p. 374)

  • Enfin, rappelons que l'échec des relations entre La Pérouse et son petit-fils est également une des raisons du drame : si la communication avait été possible, peut-être le grand-père aurait-il réalisé les circonstances dans lesquelles Boris se trouvait (désespoir après la mort de Bronja, influence néfaste des camarades de classe).

 

L'ironie tragique de la mort de Boris

La mort de Boris pourrait relever de l'ironie tragique, c'est-à-dire qu'elle aurait pu être précipitée par La Pérouse... alors même que ses intentions étaient absolument contraires !

La Pérouse voulait une véritable relation familiale avec Boris, mais l'échec de leur rencontre a renforcé la solitude et la vulnérabilité de Boris...

... et surtout, La Pérouse a été incapable de mettre fin à ses jours alors qu'il le désirait ("Et je n'ai pas tiré. Je n'ai pas pu... Au dernier moment, c'est honteux à dire... je n'ai pas eu le courage de tirer" p. 243), et c'est finalement son petit-fils qui meurt, par l'arme qui devait être l'instrument de la mort de La Pérouse, alors même qu'il voulait préserver sa vie.

 

La Pérouse, anéanti par la mort de Boris

La mort de Boris sacre l'échec des valeurs familiales pour La Pérouse : il est anéanti par la mort de son petit-fils, non pas anéanti de douleur, mais bien anéanti en tant qu'homme.

Ainsi, lorsqu'Edouard lui rend visite, La Pérouse ne lui parle pas du suicide de son petit-fils, alors même qu'il s'est produit sous ses yeux : il évoque la fin du bruit qu'il entendait dans le mur, et la lutte entre le divin et le démon.

La Pérouse, personnage qui se définit régulièrement par ses relations familiales, est réduit à néant par leur échec. Le roman se clôture sur l'image du vieil homme détruit, soulignant ainsi son importance dans le roman.

 

Conclusion

Le personnage de La Pérouse représente donc l'échec des valeurs familiales traditionnelles : en cela, on peut le rapprocher d'autres personnages du roman, mais aussi – et surtout – de l'opinion de Gide lui-même ; rappelons que les Faux-Monnayeurs est le premier roman que Gide n'adresse pas, indirectement, à son épouse Madeleine, puisqu'il a quitté la vie conjugale traditionnelle pour vivre son amour avec le jeune Marc Allégret.

D'ailleurs, La Pérouse incarne d'autres valeurs tout à fait gidiennes, comme un certain mysticisme ; c'est ce que nous vous invitons à découvrir dans la troisième fiche que nous consacrons à ce personnage.

Fin de l'extrait

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