Autrui - Philosophie - Terminale L

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Autrui - Philosophie - Terminale L

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Ce cours sur autrui a pour objectif de montrer en quoi, celui qui est censé être autre que moi, différent, parfois étranger, ne l’est pas toujours. D’où la double distinction d’autrui comme alter ego, mon semblable, mon autre moi, mon prochain, et comme alter alter, radicalement autre que moi, étranger, lointain.

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Ce cours sur autrui a pour objectif de montrer en quoi, celui qui est censé être autre que moi, différent, parfois étranger, ne l’est pas toujours. D’où la double distinction d’autrui comme alter ego, mon semblable, mon autre moi, mon prochain, et comme alter alter, radicalement autre que moi, étranger, lointain. 

Autrui est donc toujours rattaché à moi, au même : je ne peux différencier un autre, s’il n’y a pas un moi duquel partir pour le différencier. 

Mais la démarche fonctionne aussi dans l’autre sens, et c’est là le plus mystérieux et le plus fascinant : je ne pourrais être pleinement moi, conscient de moi, si je n’envisageais pas, à un moment donné, en moi, la figure de l’altérité. La formule le montre d’elle-même, “j’ai conscience de moi”, il y a le “je”, moi sujet, et le “moi”, moi objet. 

Entre le moi sujet et le moi objet, il y a bien cette distanciation que suppose l’altérité. Alors que nous avions vu à quel point il pouvait être difficile de se connaître soi-même, en raison de ce paradoxe d’un moi quasi schizophrène sujet qui tente de se connaître en s’objectivant (mais ce faisant, il ne se connaît jamais), nous allons voir ici comment autrui peut en partie résoudre ce problème. 

Comme le disait Hegel, « la rencontre en autre chose et en l’Autre est la véritable infinité ». Sans autrui, le moi ne serait qu’une coquille vide...

PRÉREQUIS

Pour bien comprendre l’assise conceptuelle de ce cours, ainsi que ses tenants et aboutissants, le prérequis est le cours sur la conscience.

OBJECTIFS

L’alter alter et l’alter ego, le semblable et l’étranger ; la conscience comme point commun et distance radicale ; l’autre comme figure de la connaissance de soi-même à travers l’amitié (Aristote) ou le stade du miroir (objectivation et distanciation de soi de la psychologie).

Introduction

A. Définition double

Autrui, cela peut être ou bien mon semblable, mon proche, mon prochain, c’est-à-dire l’alter ego, cet autre que moi semblable à moi ; ou bien le radicalement autre, l’étranger, le lointain, soit l’alter alter, cet autre que moi irrésistible à moi et à jamais lointain.

Cette double définition est intéressante car elle vaut pour toute relation intersubjective. Par exemple, les étrangers à l’autre bout du monde, que je ne connais absolument pas, apparaissent sous la figure de l’alter alter, le radicalement autre, et pourtant, ils sont mes semblables, nous partageons une nature commune, une constitution similaire : êtres humains, nous avons cette conscience qui nous distingue du reste des êtres vivants, alors l’autre est bien mon alter ego

A contrario, celui qu’on prenait davantage pour notre alter ego, l’amoureux ou l’amoureuse, le meilleur ami, le frère ou la sœur, qui sont évidemment plus proches de moi que l’étranger du bout du monde, comme un autre moi, est pourtant aussi étranger que ce dernier, parce que les murs de nos consciences sont impénétrables, l’autre persiste dans son altérité, m’est incompréhensible au fond, à jamais inaccessible.

Sur cette dualité constante d’autrui, se construit nos plus profondes relations intersubjectives, comme par exemple le désir, qui est bien, en l’autre, le désir de cet inaccessible. Mais sur cette dualité se construit aussi le “je”, le “moi”, et la conscience qui en découle. Je ne pourrais en effet pas avoir une quelconque conscience de moi-même si à un moment donné je ne m’objectivais pas, si moi, sujet, je ne me considérais pas d’un point de vue extérieur, comme autrui me considérerait. 

Alors autrui, dans la relation subjective aussi, celle que j’ai avec moi-même, a un rôle fondamental. C’est à cela précisément que nous nous intéresserons dans ce cours.

B. Problématique générale : quelle place pour l’autre dans la construction de ma conscience de moi et dans la connaissance que j’ai de moi-même ?

La connaissance de soi par soi semble vouée à l’échec. Toutes les difficultés qu’elle présente se ramènent à celle-ci : dans cette entreprise, le sujet et l’objet ne font qu’un ; celui qui tente de se connaître est à la fois juge et partie. 

Par conséquent, le caractère objectif d’une telle tentative peut être à bon droit mis en doute. Mais pour pallier cet inconvénient, on pourra avoir l’idée de recourir à l’aide d’un tiers extérieur. Je suis mal placé pour prétendre me connaître. 

Autrui, peut-on espérer, pourra adopter un point de vue objectif sur moi-même et ainsi me faire connaître qui je suis. Cependant, il s’agit d’une idée paradoxale. S’il est déjà si difficile de se connaître soi-même, comment autrui pourrait-il m’aider ?

I. AUTRUI, DU SEMBLABLE À L’ÉTRANGER

A. D’abord un alter ego

Comme le dit Sartre, autrui, c’est d’abord l’autre au sens d’alter ego, « ce moi qui n’est pas moi » (L’Être et le néant, III). Certes, il m’est semblable, puisqu’il est un autre homme, un homme comme moi. Mais c’est précisément ce qui me rapproche d’autrui qui, paradoxalement, m’éloigne de lui : en effet, si nous sommes semblables, c’est que nous sommes tous deux doués de conscience, mais c’est aussi cela qui justement nous sépare de façon irrémédiable. 

Car le domaine de la conscience est celui de l’intériorité, une intériorité inaccessible et impénétrable pour l’autre. Ma subjectivité est comme une forteresse où je peux me réfugier et trouver la paix si l’on m’agresse. 

Personne ne peut venir y troubler la paix que je décide d’y faire régner. Par exemple, pressé de questions, si je décide de garder le silence, personne ne pourra violer cette intimité. L’intériorité de la conscience est un refuge. On peut bien m’obliger à faire ce que je réprouve, on ne peut pas contraindre mes pensées. L’esclave peut ainsi rêver qu’il est libre.

REPÈRE : L’autre comme alter ego a notamment été théorisé par Sartre, qui voit en autrui un pair, une communauté de nature avec moi. Dans cette conception, l’autre est toujours relié au moi, plus semblable que différent, d’où l’idée d’un autre que moi semblable à moi.

B. Solitude contre solitude

Mais comme le dit Gaston Berger, « mon jardin secret est une prison » (Du prochain au semblable, esquisse d’une phénoménologie de la solitude). Entendons par là que ma conscience, ma subjectivité, m’isolent de l’autre de façon irrémédiable. 

Elles sont à l’origine d’une solitude essentielle, c’est-à-dire non pas due au hasard des circonstances, et à laquelle des circonstances plus favorables pourraient mettre un terme, mais une solitude irréductible parce qu’elle tient à la nature même de l’homme.

C. Donc, l’autre comme étranger

Tout homme est ainsi nécessairement un étranger pour les autres. Lévinas, dans Totalité et infini, en attribue la cause à cette « absence de patrie commune ». Si nous n’avons pas de « patrie commune », c’est précisément parce que nous sommes deux consciences de soi. De ce fait, chacun est intérieur à lui-même. Entre deux intériorités, il n’y a pas de lieu commun, pas d’espace commun.

Entre autrui et moi, il y a une distance. Cette distance est absolue car elle est la distance qui sépare deux sujets. Entre deux objets, la séparation n’est que relative, la distance est seulement spatiale, mesurable. Même entre deux objets aussi éloignés qu’on voudra, la distance est relative. Entre la Terre et une galaxie lointaine, la distance est considérable mais finie, limitée.  

Entre autrui et moi, la distance est infinie, absolue, incommensurable – impossible à mesurer. La relation entre les hommes est donc à penser d’abord sur le mode de la séparation. Toute communion (= ne faire qu’un) est impossible. La communication elle-même et la connaissance mutuelle sont compromises. Chacun est sujet de ses propres pensées. Il est impossible d’être le sujet des pensées de l’autre, de penser à sa place. Prendre conscience de soi est un acte solitaire.

REPÈRE. L'autre comme alter alter a quant à lui été théorisé par des philosophes comme Lévinas, Gaston Berger ou Husserl (selon lui, les murs de nos consciences respectives nous séparent). L’accent est ici mis sur la radicale différence qui me sépare d’autrui (notre intériorité étant inaccessible à l’autre) et non sur ce point commun (l’existence d’une conscience) qui nous réunit.

 

De même, celui qui veut pratiquer l’introspection aura intérêt à fuir la compagnie des autres, qui ne pourrait que le détourner de soi, pour être seul avec lui-même. Aussi bien, il est impossible d’éprouver ce que l’autre éprouve, de son propre point de vue, au point de coïncider avec ses émotions. 

S’il donne les signes de la souffrance, on peut deviner ce qu’il éprouve, mais il est impossible de ressentir ce qu’il ressent. Si c’est un ami qui souffre, j’en éprouverais de la pitié, il me fera de la peine, mais ce n’est pas là ce que lui ressent. Il m’est impossible de souffrir sa douleur. S’il m’est cher, je souffrirais peut-être autant que lui, mais jamais de la même façon.

Dans ce genre de situation, ne sachant pas quoi dire, on lâche parfois un maladroit « je comprends », qui constitue nécessairement un mensonge. Seul dans la souffrance, je le suis aussi dans le plaisir. 

Dans Une vie, de Maupassant, Jeanne découvre avec inquiétude que son mari lui semble comme un étranger : « Elle sentait entre elle et lui comme un voile, un obstacle, s’apercevant pour la première fois que deux personnes ne se pénètrent jamais jusqu’au fond de l’âme, jusqu’au fond des pensées, qu’elles marchent côte à côte, enlacées parfois, mais non mêlées, et que l’être moral de chacun de nous reste éternellement seul par la vie ».

II. L’AMITIÉ COMME SOLUTION POUR SE RELIER À L’AUTRE ET SE CONNAÎTRE SOI-MÊME ?

"Apprendre à se connaître est très difficile et un très grand plaisir en même temps (quel plaisir de se connaître !). Mais nous ne pouvons pas nous contempler nous-mêmes à partir de nous-mêmes, ce qui le prouve, ce sont les reproches que nous adressons à d’autres, sans nous rendre compte que nous commettons les mêmes erreurs, aveuglés que nous sommes, pour beaucoup d’entre nous, par l’indulgence et la passion qui nous empêchent de juger correctement. 

Par conséquent, à la façon dont nous regardons dans un miroir quand nous voulons voir notre visage, quand nous voulons apprendre à nous connaître, c’est en tournant nos regards vers notre ami que nous pourrions nous découvrir, puisqu’un ami est un autre soi-même. Concluons : la connaissance de soi est un plaisir qui n’est pas possible sans la présence de quelqu’un d’autre qui soit notre ami ; l’homme qui se suffit à soi-même aurait donc besoin d’amitié pour apprendre à se connaître soi-même."

Aristote, Éthique à Nicomaque.

 

Aristote constate la difficulté de se connaître soi-même. Il souligne que le problème est lié à l’identité du sujet et de l’objet. Il en conclut qu’il faut donc un intermédiaire : je ne peux pas m’analyser dans la solitude ; j’ai besoin des autres pour savoir qui je suis ; mais ce n’est pas n’importe quel autre qui pourra me fournir cette aide, il me faut un ami.

Se connaître est difficile, pour les raisons que l’on a vues. Mais il serait dommage de renoncer, car c’est une source de plaisir. En effet, la connaissance, selon Aristote, procure de la joie. Le savoir est une source de bonheur, car le bonheur réside, pour chaque être, dans l’accomplissement de sa fonction propre (Éthique à Nicomaque, I, 6). 

Mais pourquoi cette connaissance particulière qu’est la connaissance de soi ? Parce que l’on y est en accord avec soi-même. La connaissance vraie consiste dans l’accord de l’opinion avec son objet. Je suis dans le vrai si ma connaissance est conforme à la réalité. Où trouver ailleurs que dans la connaissance de soi, une meilleure occasion de contempler un objet qui soit en accord avec soi-même, puisque justement cet objet est soi-même ?

C’est justement aussi de là que vient la difficulté de se connaître : je suis le plus mal placé pour savoir qui je suis, parce que je manque de recul par rapport à moi. Aristote donne aussitôt une preuve de ce qu’il avance, une preuve de fait, qui repose sur l’expérience et qui est le fait que nous attribuons aux autres des défauts que pourtant nous possédons aussi. 

Comment se fait-il que nous ne les remarquions pas aussi facilement quand ils sont nôtres ? Notre connaissance ne sera pas objective, parce que déformée par l’indulgence et la passion. Chacun sera tenté d’être indulgent avec lui-même. Que la passion, par exemple l’orgueil, rende aveugle, c’est un thème classique. Il est difficile de reconnaître ses faiblesses, de mettre le doigt où ça fait mal. Celui qui connaît et ce qui est à connaître ne peuvent donc se confondre.

De la même façon, il est impossible pour l’œil de se voir lui-même directement. Je peux observer toute chose, sauf ma propre vision. Le seul moyen d’étudier l’œil, c’est de prendre un point de vue extérieur sur lui, de l’observer du dehors, ce qui n’est possible que par un intermédiaire : celui du miroir. De la même façon, puisqu’il est impossible de se connaître directement, on le fera indirectement, grâce à un médiateur. C’est autrui qui jouera le rôle du miroir.

Je ne peux me connaître seul. Il faut qu’autrui joue le rôle de moyen terme entre moi et moi-même. Toutefois, pour que sa médiation soit efficace, il ne s’agit pas de compter sur n’importe qui : c’est d’un ami seulement que l’on peut espérer obtenir la connaissance de soi. Pour quelle raison ? L’ami, peut-on supposer, sera peut-être plus objectif, plus bienveillant à notre égard, tandis que le premier venu serait peut-être plus sévère. 

Mais si l’ami est trop indulgent, la connaissance qu’on en retirera ne sera donc pas objective. En réalité, il ne s’agit pas de compter sur l’autre pour qu’il nous dise ce que nous sommes. Aristote ne dit pas que le rôle de l’ami va consister à nous exprimer son opinion sur nous. Nulle part dans le texte il n’est question que l’autre nous apporte une opinion sur nous. 

Ce n’est pas la parole qui doit servir de moyen de nous connaître, Aristote ne parle que du regard. C’est en contemplant mon ami que je découvre qui je suis. Autrui est donc comparable au miroir. Je me reflète en lui. Je me connais en le connaissant.

Mais comment est-ce possible ? Mon ami n’est pas moi, il est un autre. Oui, mais il est un autre moi-même, précise Aristote. L’argument de l’auteur qui justifie la confiance faite à l’ami pour se connaître, c’est que l’ami est un alter ego. Une certaine conception de l’amitié est ici sous-entendue, selon laquelle les amis sont semblables. 

L’amitié se fonderait sur la ressemblance. Aristote reprend enfin sa thèse pour en tirer une conclusion paradoxale. L’autosuffisance suppose l’amitié. Pour être autosuffisant, j’ai besoin d’un ami. Autrement dit, cette indépendance ne peut s’acquérir seul. Pour être libre, j’ai besoin des autres, à condition qu’ils soient des amis.

La solution proposée par Aristote repose sur l’idée que l’ami m’est semblable. Mais cette conception de l’amitié est discutable. Le proverbe dit bien “qui se ressemble s’assemble”. Mais on peut être attiré aussi par la différence de l’autre. Une relation fondée plutôt sur la différence pourra être plus riche, plus instructive, et moins lassante. De plus, on peut avoir tendance à rechercher en l’autre les qualités qui nous manquent. Le taciturne cherchera la compagnie d’un bavard. En outre, pour privilégier ceux qui nous ressemblent, encore faut-il savoir qu’ils nous soient semblables. Il faudrait donc déjà les connaître, ce qui suppose le problème résolu. Je ne peux donc pas me contempler en l’autre comme en un miroir.

Cependant la thèse d’Aristote présente l’intérêt de nous indiquer une solution en soulignant le rôle d’autrui. Elle montre que l’introspection seule est inefficace, que le sujet n’est pas autosuffisant, mais que nous avons besoin des autres. Autrui en tant que tel, c’est-à-dire les individus concrets qui m’entourent, ne pourront peut-être pas m’aider beaucoup. Mais si autrui n’existait pas, si j’étais absolument seul, je ne pourrais pas même former le moindre jugement sur moi. Essayer de me connaître suppose en effet que j’adopte sur moi-même un point de vue extérieur, que j’adopte sur moi-même le point de vue d’autrui. Il faut donc avoir intériorisé le point de vue d’autrui.

III. AUTRUI, MÉDIATEUR INDISPENSABLE ENTRE MOI ET MOI-MÊME…

La formule est de Sartre, toujours dans L’Être et le néant. Ce qu’elle dit, c’est que la possibilité même de la conscience de soi suppose l’existence d’autrui. Voilà qui est paradoxal, puisque la conscience est conscience de soi...

A.  Le solipsisme comme obstacle à la nécessité d’autrui pour la conscience

La conscience, semble-t-il, n’implique que le sujet, et lui seul. La deuxième méditation métaphysique donne l’illustration de ce qu’elle est, où Descartes théorise le cogito (cf. cours sur la conscience). La prise de conscience n’intervient qu’au terme de la mise en doute de toute connaissance, notamment sensible. Par le doute méthodique et radical, Descartes met en lumière le caractère incertain de l’existence du monde, y compris de celle d’autrui. 

Que je pense, voilà la seule certitude. Cette vérité se manifeste même en l’absence d’autrui. Elle ne se déduit pas de l’existence des autres. La conscience de soi pour Descartes ne suppose pas autrui car, même si l’autre n’est que mon rêve, je peux prendre conscience de moi-même. Par nature, cette expérience exclut autrui. 

Elle n’est pas une démonstration, qui serait universelle, intersubjective, qui vaudrait pour autrui, qui s’imposerait à n’importe qui. Cet acte qu’est le cogito ne peut être effectué qu’à la première personne, pour son propre compte. L’évidence de mon existence, moi seul puis l’éprouver. Elle est du domaine de la subjectivité, de l’intériorité. 

Elle n’est pas une démonstration, ni quelque chose qui puisse être enseigné, mais une intuition, une expérience intérieure. Le domaine de la subjectivité, c’est ce qu’il y a de plus caché, de plus secret, de plus intime. Elle ne suppose pas autrui, qui en est exclu. C’est pourquoi la méditation cartésienne qui aboutit au cogito se déroule dans le recueillement et la solitude, à l’écart du fracas de la vie mondaine. 

Pour Descartes, donc, un être seul dans l’univers, comme un dieu, sans aucun semblable, pourrait accomplir la prise de conscience de soi. Tel est le solipsisme, cette attitude selon laquelle il n’y aurait pour le sujet pensant d’autre réalité acquise avec certitude que lui-même.

REPÈRE. Le cogito, d’importance magistrale pour la conscience car il en fait une épreuve de soi-même dans l’acte de penser, a été inventé par Descartes à la fois dans le Discours de la méthode et les Méditations métaphysiques. Mais le second ouvrage enlève l’aspect syllogistique du cogito pour ne pas en faire un raisonnement logique mais bien un sentiment de soi.

Mais ce n’est pas ainsi que la conscience de soi se développe et se construit. Elle nécessite le détour par autrui et donc l’intersubjectivité.

B. Autrui fondamental à la genèse de la conscience de soi

Moi objet, moi sujet. La proposition “J’ai conscience de moi” n’est pas aussi simple qu’elle n’y paraît à première vue. Elle contient non un terme, mais deux. Certes, elle ne renvoie qu’à moi-même, mais le moi y apparaît deux fois, d’abord comme sujet et ensuite comme objet. J’ai conscience de moi, cela signifie : “je me prends moi-même comme objet, c’est-à-dire je m’observe comme de l’extérieur, comme le ferait un autre”. Je me détache de moi-même pour m’observer. 

Tout se passe comme si s’installait en moi une séparation entre moi et moi-même. La condition de la conscience de soi, c’est que, en quelque sorte, je me dédouble, je me sépare de moi-même, je cesse de coïncider avec ce que j’étais pour le penser, de même que l’on doit décoller son œil de l’objet pour le voir.

La présupposition d’un troisième terme, autrui, dans la construction de la conscience. Comment cette scission en moi est-elle possible ? Il faut supposer un troisième terme, un intermédiaire, qui précisément est l’idée d’autrui. La condition pour que je puisse ainsi m’observer, c’est que j’aie intériorisé le point de vue d’autrui, il faut que je fasse mien le regard d’autrui.

Je dois me mettre à la place d’autrui, me voir comme autrui me verrait. Les autres ont donc un rôle fondateur dans l’acquisition de la conscience de soi. C’est ce que confirment les études menées par le psychologue Wallon, que résume Merleau-Ponty dans les Relations avec autrui chez l’enfant (in Parcours). 

Il nous montre que la conscience de soi n’est pas innée, mais à acquérir, il faut la prendre, prendre conscience. La conscience n’apparaît pas tout d’un coup, toute faite, elle a une genèse, un développement. Dans cette formation, le rôle d’autrui est crucial. L’apparition de la conscience de soi et de celle d’autrui est simultanée.

À la même époque, plusieurs conduites apparaissent simultanément. Vers trois ans, l’enfant acquiert l’usage du pronom “je”, confronté à sa propre image dans un miroir, il se livre à des mimiques et des grimaces accompagnées d’expressions de joie. 

À cet âge, les conduites infantiles d’imitation (le bébé sourit quand on lui sourit, ouvre la bouche quand on joue à lui mordre un doigt) laissent la place à des conduites d’inhibition : quand on le regarde, l’enfant est gêné. Auparavant, la relation à autrui se caractérisait par ce que Wallon appelle un syncrétisme (union, fusion), une indistinction, une indifférenciation entre soi et autrui. 

Désormais, l’enfant est troublé par le regard d’autrui posé sur lui. Il a découvert qu’il est visible pour les autres. Il a conscience de l’image qu’il donne à autrui, conscience que l’image du miroir, c’est ce qu’autrui voit de lui. En même temps, il a conscience que cette image de lui livrée aux autres, ce n’est pas lui. Il sent bien ce décalage qui sépare mon être de mon paraître. 

Autrui ne voit que mon apparence extérieure. Ce qui a lieu désormais, c’est une distinction entre soi et autrui. L’enfant éprouve la séparation, la distance, entre soi et autrui. L’enfant découvre, sous le regard d’autrui, qu’il a un dehors, une apparence, qui ne correspondent pas à l’expérience qu’il a de lui-même. Il devient capable de distinguer les deux, donc il a une représentation de soi.

REPÈRE. Le stade du miroir, en psychologie ou psychanalyse, recoupe l’idée que l’enfant ne prend conscience de lui-même que lorsqu’il est capable de s’objectiver, de se distancier de lui-même, par le détour de son image dans le miroir (distance entre lui et l’image, l’image comme objectivation de l’individu). Cette théorie a pour but de montrer que dans la genèse de la conscience, la figure de l’altérité est indispensable.

Autrui est donc au cœur même de la constitution de la conscience de soi. Sans l’idée d’autrui, je ne pourrais pas me penser, puisque cela suppose d’adopter sur soi-même le point de vue d’autrui. 

Sartre donne cet exemple : je regarde par un trou de serrure ; soudain, j’entends des pas, je prends conscience du caractère inconvenant de ma position et j’en éprouve de la honte. Sans autrui – et il n’est pas nécessaire qu’il soit réellement présent – je continuerais d’agir de façon spontanée. La prise de conscience a lieu quand j’imagine le regard d’autrui sur moi, de sorte que je l’intériorise, l’adopte et le fais mien. La honte suppose donc ce médiateur qu’est autrui. J’ai honte de moi devant autrui : ce troisième terme est indispensable.

Conclusion

Sans l’idée d’autrui (ce n’est pas nécessaire qu’il soit présent actuellement), je ne pourrais pas former le moindre jugement sur moi-même. Ce n’est pas que le regard d’autrui soit plus juste que le mien. Autrui n’est pas mieux placé que moi pour me dire qui je suis. Mais l’existence d’autrui est la condition de possibilité de la conscience de soi. Sans autrui, je ne pourrais pas même espérer me connaître.

LE PETIT + SANS TA COPIE

Ce qui fera la différence dans ta copie, ce sera ta capacité à conceptualiser les choses de manière efficace et précise. Ainsi, n’oublie pas d’utiliser la typologie alter ego / alter alter présentée dans ce cours, et qui distingue clairement les choses !

POUR ALLER PLUS LOIN …

Afin de donner tout son sens à ce cours, il serait très intéressant de s’aiguiser davantage sur le stade du miroir tel qu’il est expliqué par la psychologie et la psychanalyse, et qui montre à quel point la figure d’autrui est indispensable à la genèse du moi. Voir à cet égard des articles, téléchargeables gratuitement sur internet, de Jacques Lacan et Françoise Dolto.

Fin de l'extrait

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Les avis sur ce document

DualBeast
20/20

Trés bon cours, maintenant j'ai compris en fin que sans autrui on ne peut pas se connaître.

par - le 28/02/2015
Cixilai
20/20

Cours sur autrui très bien rédigé et présenté, merci, cela m'aide beaucoup à comprendre.

par - le 02/11/2013

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