L'Interprétation - Philosophie - Terminale L

L'Interprétation - Philosophie - Terminale L

Ce document est une fiche de révision portant sur la notion d'Interprétation en philosophie. Notre professeur vous propose de revoir tout ce qui entoure cette notion, les concept-clés, les auteurs pour votre épreuve du Bac L.

L'Interprétation - Philosophie - Terminale L

Le contenu du document

I - Introduction

L'interprétation fait généralement figure de parent pauvre de la connaissance. Trop sujette aux subjectivités du sujet, trop sujette aux apparences des phénomènes, trop sujette aux polyphonies de ses médiums.
Dans une perspective philosophique, loin des prétendues certitudes des théorèmes mathématiques et des formules chimiques, c'est à l'interprétation saisie dans son caractère essentiellement labile que va s'intéresser notre étude.
Dans un premier temps il sera ainsi question d'aborder la labilité de l'interprétation à partir de l'énonciateur de celle-ci. Le sujet n'est jamais neutre, il apporte de lui-même dans l'interprétation.
Dans un seconde temps la labilité de l'interprétation sera évoquée à partir de la chose énoncée. Le monde ne se donne jamais en son entier, en son absolu, il ne livre que certaines facettes de son occurrence.
Enfin, c'est à l'énonciation de l'interprétation que nous nous intéresserons. Le médium de l'interprétation, que ce soit une œuvre d'art, un texte, ou encore le langage lui-même, n'est signifiant qu'à travers les modalités qui le rendent possible.
C'est par le biais d'un aperçu de penseurs essentiels de la question de l'interprétation que nous mènerons notre étude.

II - La subjectivité du sujet

La subjectivité du sujet ne s'assimile pas ici aux simples jeux d'imagination d'un esprit fantasque, elle concerne plus exactement le fait que la présence du sujet dans l'opération d'interprétation est un facteur même de celle-ci.
Le sujet ne peut annihiler la présence de son corps, de ses affects ou encore de ses pulsions, comme interactions à l'objet de son interprétation.

1 - Heidegger

L'approche du thème de l'interprétation par Martin Heidegger (1889- 1976) se comprend aisément à l'aune de deux de ces concepts majeurs :
  • L'étant, c'est le concept par lequel Heidegger rompt avec la question de l'essence de l'homme. Ici ce dernier n'est appréhendé que dans son existence. Actions, comportements, pensées, paroles, définissent l'homme au moment même de leurs manifestations.
  • Le dasein, c'est la présence du sujet au monde, littéralement son indubitable ''être-là'. Le dasein entend dire que le sujet ne peut prendre de véritable recul sur la réalité qu'il se propose d'interpréter. Ainsi Le dasein est ce qui rend possible l'étant, sa condition sine qua none, il est cette prise au monde par laquelle se réalisent les actes susmentionnés de l'étant.
Notons, pour en clarifier le processus, que le dasein n'est pas réductible à une position du sujet dans l'espace. Il est l'ouverture au monde du sujet, l'ensemble de ses possibilités, l'ensemble de ses potentialités culturelles, physiques et temporelles par lesquelles il est au monde.
Ainsi, en définitive, l'interprétation du sujet est d'une part le fait de l'étant, c'est-à-dire du principe du fait duquel ladite interprétation n'a d'absolu que dans son effectuation même ; et d'autre part elle est le fait du Dasein, c'est-à-dire qu'elle ne transcende jamais l'objet de son énonciation.
L'interprétation n'a dans cette perspective, et pour reprendre les termes de Heidegger, que valeur de pré-compréhension. Dasein et étant mettent à mal l'objectivité et ses figures univoques de l'interprétation intellectuelle au profit d'une saisie sensible, nécessairement dynamique et multiple, du monde.
Citation : « Et si la question du monde est posée, à quel monde pensons nous en la posant? ». Martin Heidegger, Être et temps.

2 - Nietzsche

La configuration de la subjectivité chez Friedrich Nietzsche (1844-1900) emprunte d'autres voies que celle d'Heidegger mais on y retrouve cette même remise en question d'une rigide objectivité intellectuelle.
Chez lui, l'ordre et la logique de la raison interprétative n'ont de cesse d'être troublées par l'irruption des désirs, des pulsions et des instincts de l'être. Celui-ci de ce fait ne se circonscrit jamais aux figures de la détermination, il est en perpétuel devenir.
Il convient en outre de préciser que dans le contexte décrit par Nietzsche, il ne s'agit pas tant de voir le monde, de l'interpréter, au prisme du sensible et de ses affects, que de considérer que ceux-là constituent le monde même. Cette configuration chaotique du monde n'est pas simplement une manière de l'approcher, elle est le monde dans son absolu.
Ici, il n'y a pas de place pour des dispositifs intellectuels d'analyse des faits, il n'y a qu'une énergie primordiale et vitale faite interprétation.
Citation : « Mais je pense que nous sommes aujourd'hui éloignés tout au moins de cette ridicule immodestie de décréter à partir de notre angle que seules seraient valables les perspectives à partir de cet angle. Le monde au contraire nous est redevenu "infini" une fois de plus : pour autant que nous ne saurions ignorer la possibilité qu'il renferme une infinité d'interprétations. Une fois encore le grand frisson nous saisit : mais qui donc aurait envie de diviniser, reprenant aussitôt cette ancienne habitude, ce monstre de monde inconnu ? Hélas, il est tant de possibilités non divines d'interprétation inscrites dans cet inconnu, trop de diableries, de sottises, de folles d'interprétation, notre propre nature humaine, trop humaine interprétation, que nous connaissons... ». Friedrich Nietzsche, Le gai savoir.

III - L'occurrence du phénomène

Le phénomène objet de l'interprétation n'est jamais pleinement circonscrit par celle-ci. Trop fuyant pour se déterminer dans un discours, trop lointain pour y coïncider parfaitement, trop diffus pour s'y montrer clairement.

1 - Platon

Envisagée dans ses radicalités, la philosophie de Platon (/ - /) opère une dichotomie entre le monde des Idées et le monde sensible.
Le monde des Idées c'est celui des vérités immuables et universelles ; le monde du sensible se trouve aux antipodes de celui-ci, il en est une illusion, un simple reflet.
Dès lors, dans l'expérience vécue, il revient à l'intellect et à la réflexion d'éclaircir les ambigüités du monde sensible, de saisir l'unité véritable de la chose derrière les multiples facettes du phénomène.
Dans ce contexte, l'interprétation est opération des sens, elle rend compte des différentes impressions du monde sensible, elle n'est que le simple report par le corps des ambigüités même du monde sensible que l'entendement a à charge de démêler.
Citation : « Donc, repris-je, il est alors nécessaire, dans de tels cas, que l'âme soit dans l'embarras sur ce que ce sens peut bien signaler comme « le dur », si en effet il dit que la même chose est aussi molle ; et avec celui du léger et du lourd, qu'en est-il du léger et lourd, s'il signale aussi bien le lourd comme léger que le léger comme lourd ? Et en effet, dit-il, ces interprétations sont vraiment insolites pour l'âme et ont besoin d'une enquête. Vraisemblablement donc, repris-je, dans de telles situations, l'âme tente tout d'abord, en faisant appel au raisonnement et à l'intelligence, d'examiner si chacune des choses qui lui sont dénoncées est une ou deux ». Platon, La République.

2 - Schleiermacher

Philosophe et théologien de confession protestante, Friedrich Schleiermacher (1768-1834) a apporté une vision assez inédite des Saintes Ecritures. Celles-ci ne seraient pas révélation dûment intelligible de Dieu, mais plus exactement la formulation de l'intuition qu'en ont eue les auteurs des Ecritures.
C'est à partir de cela qu'il développe la spécificité de sa théorie sur le principe global de l'interprétation.
Pour Schleiermacher ni la métaphysique ni la morale ne sont à mêmes d'expliquer le monde, celui-ci ne se connait réellement qu'à travers le sentiment.
Intuitive et immédiate comme donnée divine il ne faudrait précisément pas croire que la connaissance du monde par le sentiment est partielle est subjective. Elle est en fait la seule connaissance véritable du monde. Elle est interprétation du monde lui-même. Elle se rapporte donc au monde lui-même, à un monde inaccessible aux déterminations de l'objectivité intellectuelle et à l'idéalisme de la moralité.
Citation : « la religion renonce à toute prétention sur ce qui relève de la métaphysique et de la morale [...] Elle ne cherche pas, comme le fait la métaphysique, à expliquer l'Univers et à en déterminer la nature ; elle ne cherche pas, comme la morale, à le perfectionner et à le parachever en misant sur la liberté humaine et sur un libre-arbitre d'origine divine. En son essence, elle n'est ni pensée ni action, mais intuition et sentiment. Elle veut intuitionner l'Univers ; elle veut épier avec recueillement les représentations et les actions qui le caractérisent ; dans une passivité d'enfant, elle veut se laisser saisir et gagner par lui ». Friedrich Schleiermacher, De la Religion : Discours aux personnes cultivées d'entre ses mépriseurs.

IV - La polysémie du médium

Le médium de l'interprétation peut constituer un moyen de relier un sujet à l'objet de son interprétation tout autant qu'un obstacle à une telle liaison.
Le médium de l'interprétation possède en quelque sorte sa propre vie, et la saisie de cette singulière existence participe de l'interprétation elle-même.

1 - Derrida

Pour Jacques Derrida (1930-2004) la lecture d'un texte n'ouvre pas sur un dialogue interhumain, c'est-à-dire sur un dialogue entre l'auteur du texte et son lecteur.
Derrida se concentre sur la question de l'écriture plutôt que sur celle de la parole. En effet, la parole, par l'imposante présente qu'elle signifie, par la vitalité et l'immédiateté de sa manifestation, laisse croire que ce qu'elle énonce est la chose en soi. La parole est le lieu privilégié du logocentrisme.
Derrida stigmatise ici la pensée occidentale dans laquelle logos signifie à la fois discours et rationalité, comme si le verbe était révélation même du monde.
Derrida insiste donc sur le fait que le texte est absence, absence aussi bien du référent que du locuteur.
Le concept de déconstruction qu'il forge vise ainsi à mettre en lumière ces tensions qui œuvrent à l'écriture, cette torsion de l'absence et de la présence, cet intervalle entre eux et dans lequel se réalise la véritable nature et le véritable sens des mots. C'est là toute l'essence du travail d'interprétation.
Citation : « Derrière un roman ou un poème, derrière la richesse d'un sens à interpréter, il n'y a pas de sens secret à chercher. Le secret d'un personnage n'existe pas, il n'a aucune épaisseur en dehors du phénomène littéraire ». Jacques Derrida, in Le monde de l'éducation n°284.

2 - Pierce

Alors qu'il travaille à la pragmatique de sa sémiotique, c'est-à-dire à l'étude systémique et systématique des signes et de leurs significations, Charles Sanders Pierce (1839-1914) décide de faire intervenir la notion d'interprétation dans son programme épistémologique.
A travers le concept d' interprétant Pierce tente de mesurer les effets que suscite un signe donné sur son locuteur et sur son auditeur. Pouvant être de nature émotive (effets de sentiments), énergétique (effets d'actions), ou logique (effets de représentation), l'interprétant est ainsi ce qui accompagne et nourrit la signification elle-même d'un mot.
Ainsi, si la signification en soi circonscrit un champ relativement déterminé de compréhension, par son interprétant elle acquière une polysémie quasi infinie.
Citation : « C'est chose terrible à voir, comment une seule idée confuse, une simple formule sans signification, couvant dans une jeune tête, peut quelquefois, comme une substance inerte obstruant une artère, arrêter l'alimentation cérébrale et condamner la victime à dépérir dans la plénitude de son intelligence, au sein de l'abondance intellectuelle ». Charles Sanders Pierce, La logique de la science.

V - Conclusion

A travers le thème de l'interprétation il semble donc que les critères de subjectivité et d'objectivité perdent de leur apparente dichotomie. L'interprétation, dès lors qu'elle n'est pas rabattue sur l'expression de fantaisies, interroge le fondement de toute donnée, de toute explication, de toute démonstration. Elle est le ferment de toute épistémologie.
Elle est en sens comme une sorte de garde-fou à la pensée du positivisme, elle est une invitation à considérer la relativité, l'inachevé, l'indicible, l'insondable, et l'abscons comme des déterminations même de l'expérience.
L'interprétation est ainsi peut-être le critère le plus objectif sur lequel peuvent s'appuyer les sciences, y compris les plus pragmatiques.
Fin de l'extrait

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